Dans la plupart des matières qu'il travaille, Wilson Trouvé cherche le dessin et la ligne. Son intelligence des matériaux traditionnels (la terre) ou récents (plastiques et  colles) ne répond à aucune fascination. Au contraire, il y saisit un appel vers la forme. Ainsi, le dessin d'une coulure prendra le pas sur son nappage et la ligne extraite des brisements d'une terre cuite ressortira autant que le geste du sculpteur. La possibilité d'une figure est inscrite dans la matière. Et si ça n'est pas une figure, ce sont des trames, des grilles, des portées ou même des plans. Le contour, le cerne prédominent. Même dans la matière, la ligne est séparation des ordres et des espaces. Elle limite, elle définit. En même temps, de par le déroulement de son geste, elle se déplace et circule entre des éléments, le plein et le vide par exemple. Elle sépare et elle relie. Elle a cette double-face. Quand l'oeil a saisi l'indice d'une ligne, il la continue sur le mur. Nous ne cessons pas de continuer des lignes dont l'artiste nous a donné le départ. En cela, le dessin suscite une représentation mentale et devient idée. Il fait circuler entre des niveaux différents de pensées et d'images un trait synthétique qui est un chemin.
Ainsi, dans la chapelle Notre Dame de Joie de Saint-Thuriau, une entaille lumineuse et la ligne de crêtes de quelques ardoises brisées font entrer un paysage à différentes échelles, du geste le plus incisif au plus aléatoire. Le dessin court de l'architecture à la mémoire et des murs au paysage qui entoure la chapelle, ce de la façon la plus discrète possible, ne voulant être que le fil par où tout tirer, si on le veut bien. L'entaille d'abord, ce jour vertical, elle peut être la rivière miroitante qui coule devant Notre Dame de Joie mais aussi l'envie de fendre le mur de la chapelle. En face, des étagères placées au niveau de la ligne d'horizon rassemblent la bibliothèque succincte d'un territoire : lauzes des toits, pages d'ardoises blanches. Bien sûr, ces éléments sont propices aux  métaphores, mais le travail de Trouvé consiste à les susciter puis à s'en retirer. Le geste diffracte le lieu en évocations multiples uniquement si l'artiste n'impose ni ne souligne rien. C'est la retenue plutôt que le peu qui génère la beauté. Il ne faut pas qu'une donnée prépondérante fasse écran. Il ne faut pas montrer mais agir par imprégnation. En réalité, cette modification in situ - le mot intervention serait trop violent - est une invite à l'écoute, une façon d'aiguiser une écoute pour rendre perceptible des résonances. C'est d'abord le lieu qui doit avoir lieu et seul le plus petit coefficient art possible agit dans le sens de cet éveil. Les termes de spiritualité, particulièrement la lumière, ne sont aujourd'hui utilisables qu'avec une économie exacte. L'art n'est pas le continuateur de la spiritualité et il n'est pas la religion sous une autre forme. Au contraire, il établit des passages et rétablit la circulation entre des niveaux ambivalents de sentiments et de perceptions pour que ce soit nous, avec notre mesure d'homme, qui nous y retrouvions. La conscience de se retrouver dans un lieu d'orientation qui réfléchit un paysage et une cartographie produit un antidote à l'ineffable. C'est ainsi que nous ressentons cette incision ramenant dans la chapelle les reflets de la rivière, le Blavet, et ainsi que nous voyons ces étagères aux ardoises indiquant des repères, prenant des mesures et nous remémorant des métiers. Entailler est un geste de graveur, poser une règle celui d'un géomètre. On arpente, on explore, on repère, on habite le monde.

Frédéric Valabrègue - 2012


When we see Wilson Trouvé’s coloured forms, what strikes us first is the how meticulously they are made. Like Mezzapelle, he uses the most recent techniques and materials, even if he continually returns to clay, like the former goes back to plaster and/or wood. Some of his wall reliefs evoke technological elements: control panels and computer circuits or enormous legos. However, his leitmotiv seems to be the drip, as if all those materials had produced a surplus and this surplus created an overflow. We spoke about the drip with Anita Molinero and her melted materials that precede or follow a catastrophe, or in any case are never far away. But for Trouvé, the drips carry no violence and the surplus isn’t in the least grating or aggressive, they are ingredients for indulgence in sweets without a second thought, total sensual pleasure. Could it be that the ceramic term bisque or “biscuit” in French, leads us to pastry? What’s astonishing lies in this full and complete claim to frolic about in pleasure without exclusion. It’s not just about taking pleasure in matter, but also in objects, like the tea service with liquid brimming over. Breaking brings an additional decorative element, soiling embellishes. These arranged cracks and stains whose transgression space is restrained, is as if the playground for rolling round in the dirt were adjacent to a corseted, or too pristinely kept world. This carefully measured trash reflects all the pleasures of libertinage, a space of adolescent freedom.

Quand nous voyons les volumes de couleurs de Wilson Trouvé, nous sommes d’abord frappés par la méticulosité de leur réalisation. Comme Mezzapelle, il emploie les techniques et les matériaux les plus récents, même s’il revient constamment à la terre, comme le premier retourne au plâtre ou au bois. Certains de ses volumes muraux évoquent d’ailleurs des éléments technologiques : tableaux de bord, plaques informatiques ou énormes jeux de légos. Cependant, ce qui apparaît comme un leitmotiv chez lui, c’est la coulure, comme si toutes ces matières produisaient de l’excès et que cet excès créait un débordement. La coulure, nous en avons parlé avec Anita Molinero et ses matières en fusion précédant ou suivant la catastrophe, en tout cas jamais loin d’elle. Mais chez Trouvé, la coulure ne transporte aucune violence et l’excès n’a rien de grinçant ni d’agressif. Ce sont des éléments de gourmandise sans arrière-pensée, une jouissance entière. Peut-être est-ce ce terme de biscuit appartenant au céramiste qui nous fait entrer dans la pâtisserie ? L’étonnant réside dans cette revendication pleine et entière d’un territoire où s’ébattre dans un plaisir sans interdit. Il ne s’agit pas que du plaisir de la matière mais aussi celui des objets, comme ce service à café aux liquides débordants. Briser, c’est apporter un élément décoratif supplémentaire, salir, c’est embellir. Ces sont des brisures et des salissures aménagées, dont l’espace transgressif est mesuré, comme si le terrain de récréation où se rouler dans la poussière était attenant à un monde corseté ou trop impeccablement tenu. Ce trash millimétré reflète tout un plaisir du dévergondage, de l’espace de liberté adolescent.

Frédéric Vallabrègue
Catalogue text extract from the exhibition of Marseille-Luminy School of Fine Arts artist-teachers at the SOPSI Gallery, Shanghaï, 2010



Wilson Trouvé subverts traditional notions of painting and sculpture, nullifies the third dimension where it exists and creates one where it’s missing. This process of destabilization through subversion of reference points and traditional categories also plays on ideas of contraction and dilation, impeded overflow, and excess. It also concerns desired moderation, although contradicted by immoderate gesture, discipline imposed on a universe of violence…Unless it’s the opposite: order jeopardized by the world’s entropy. Inside and outside are no longer perceived in a contradictory manner, Wilson Trouvé alludes to the famous statement by Breton that defined surrealism: “It all leads one to believe that a certain place exists in the mind where life and death, real and imaginary, past and future, the expressible and inexpressible, high and low cease to be perceived contradictorily”. Wilson Trouvé admits his interest in cyclical movement between high and low comes from thought about the baroque and organisation of movement in the composition of painted works created during this period, as well as sculpture and architecture from this epoch. One also finds an obvious affinity for Duchamp’s thought on the “inframince” (infra-thin).

Wilson Trouvé subvertit donc les notions traditionnelles de peinture et de sculpture, annule la troisième dimension là où elle existe et la crée là où elle fait défaut. Ce processus de déstabilisation par subversion des repères et des catégories traditionnels joue aussi sur les notions de contraction et de dilatation, de débordement contrarié, d’excès. Il y est aussi question de mesure désirée mais contredite par la démesure du geste, de discipline imposée dans un univers de violence… À moins que ce ne soit le contraire : d’ordre compromis par l’entropie du monde. L’intérieur et l’extérieur cessent d’être perçus de façon contradictoire. Wilson Trouvé fait écho au célèbre propos de Breton définissant le surréalisme : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. » Wilson Trouvé reconnaît que son intérêt pour le mouvement cyclique entre le haut et le bas provient d’une réflexion sur le baroque et sur l’organisation du mouvement dans la composition des œuvres nées de ce courant de la peinture, mais aussi de la sculpture et de l’architecture de cette époque. On y trouve aussi, de façon évidente, une sympathie avec les réflexions de Duchamp sur l’« inframince ».

Excerpt from a text by Louis Doucet, 2008



“…to diversify and densen my choices, accentuate certain contradictions and dualities active in my process, articulate complementary notions of erasure and marking out of forms and lines of force, blur reference points and certainties, scramble interpretations and planes, give consistency to transparency and render the void opaque, induce doubt vital to the perception of what is given to see”…

… « diversifier et densifier mes choix, accentuer certaines contradictions et dualités actives dans ma pratique, articuler les notions complémentaires d’effacement et de marquage des formes et des lignes de force, flouter les repères et les certitudes, brouiller les pistes et les plans, donner consistance à la transparence et opacifier le vide, induire un doute vital dans la perception de ce qui est donné à voir »…

Wilson Trouvé, Avril 2010